Un autre type d’élevage est possible en Europe (et il existe déjà)

Depuis ces 70 dernières années, l’élevage industriel pollue l’eau, appauvrit les sols, fait souffrir les animaux, dégrade la biodiversité et détruit les forêts. Tout cela pour produire de la viande et du lait, le plus souvent de mauvaise qualité. Aujourd’hui, la facture environnementale et sociale crève le plafond.

Sentinelle Razza Maremmana © Manfredo Pinzauti

Cependant, à travers l’Europe, de nombreux petits paysans agroécologiques tournent le dos à la production industrielle de viande et mettent en place des systèmes alternatifs respectueux de la nature pour élever leur bétail. Ces animaux peuvent vivre dehors et paître, générant ainsi moins d’émissions que les fermes industrielles. Leurs émissions sont compensées en plantant des arbres ou en laissant intactes des prairies qui contribuent à stocker le carbone dans le sol. Dans ces vastes fermes, les animaux vivent plus longtemps, ne sont pas mutilés, tombent rarement malades, et surtout, sont libres de vivre selon leurs besoins naturels, sans subir de souffrances et du stress inutiles.

La parole à un défenseur de l’élevage de bœufs nourris à l’herbe

Jacopo Goracci, coordinateur de la Sentinelle Razza Maremmana, en Toscane (Italie), est l’un de ces gardiens de la nature et de la biodiversité. Dans la région la plus reculée de la Maremme toscane, il élève des cochons et des vaches au milieu de la garrigue méditerranéenne. « Je pense qu’un paysan ou une paysanne qui souhaite créer une ferme en lien avec le territoire doit choisir une espèce et une race en fonction de l’écosystème présent sur la ferme. Dans notre cas, l’environnement comprend plus de 70 % de forêt […] et la présence d’une race locale de bovins parfaitement adaptés à la vie dans les bois nous a aidés dans ce choix. Nous avions besoin d’animaux indépendant qui savent chercher le meilleur environnement parmi la biodiversité disponible, qui savent paître, qui peuvent marcher des kilomètres à la recherche d’eau et de pâturages, qui ont un instinct maternel fort, etc. La robuste race Grossetana de Maremme nous a séduits », raconte Jacopo.

Jacopo Goracci

L’année dernière, le Groupe de discussion du Partenariat européen d’innovation pour la productivité et le développement durable de l’agriculture* (PEI-AGRI) sur la production durable de bœuf – formé par la Commission européenne – a lancé un appel à candidatures de spécialistes, de chercheurs, d’agriculteurs et d’organisations non gouvernementales en vue d’obtenir leur avis sur les moyens d’aider le secteur du bœuf nourri à l’herbe** à faire face aux défis actuels et à devenir plus durable d’un point de vue économique, environnemental et social. Jacopo Goracci a présenté sa candidature et a été choisi pour intégrer ce groupe de discussion, dont le rapport final a été publié le mois dernier. Nous avons saisi l’occasion pour poser des questions à cet éleveur passionné et activement impliqué dans la transition vers une agriculture durable.

Selon toi, quels sont les principaux éléments d’une transition vers un élevage durable ?

Je pense que restaurer le contact avec la terre et le lien entre l’animal et l’écosystème dans lequel il est élevé est fondamental pour passer à des systèmes durables. Tout part de la terre (même dans les fermes les plus intensives, les aliments sont forcément cultivés dans de la terre).

Pour assurer la transition, il est également indispensable de rétablir le lien entre les producteurs de viande et les consommateurs. L’élevage intensif dissimule le processus de production de la viande [qui se déroule surtout derrière les murs de la ferme] en disant que c’est pour maintenir un microclimat optimal pour leurs bêtes, alors qu’en réalité, c’est parce que ce sont des espèces fragiles conçues pour des pratiques extrêmes et qui ne peuvent survivre que dans des conditions artificielles. Il en résulte une complète séparation entre les animaux et la nature. C’est important de les réintroduire dans le cycle naturel et de leur donner des compléments lorsque la nature n’apporte pas ce qu’il leur faut.

© Enrico Genovesi

Un paysan ou une paysanne qui souhaite créer une ferme en lien avec le territoire doit fonder son choix d’espèce et de race sur l’écosystème présent sur la ferme.

Les interactions complexes entre les animaux et leur agroécosystème doivent être étudiées en détail. Il faut planifier minutieusement leur réintroduction dans la nature, on ne peut pas simplement les lâcher dehors et voir ce qu’il se passe. Il faut faire appel à des collaborateurs, des techniciens et des conseillers parce qu’on ne peut pas faire ça tout seul, et il faut être patient car plusieurs années sont nécessaires pour réaliser une transition vers l’agroforesterie.

Enfin, j’aimerais ajouter que nous avons besoin de cohérence tout au long de la chaîne d’approvisionnement, de la nature et la terre à l’abattoir. Dans l’idéal, les éleveurs ne devraient pas externaliser des étapes fondamentales, pour des raisons de bien-être animal et de qualité de la viande. Par exemple, nous cherchons à rendre possible l’abattage dans la ferme, ce qui est extrêmement compliqué aujourd’hui en raison de la législation. Mais si nous y parvenons, cela réduirait grandement la souffrance animale.

Que peut faire l’Union européenne pour mieux faciliter la transition vers une production durable de viande ?

On peut toujours faire plus, mais l’Union européenne en fait déjà beaucoup. Nous, les éleveurs, sommes ceux qui ne peuvent pas exploiter tout le potentiel des initiatives soutenues par l’UE. Ça demande d’y consacrer beaucoup de temps mais en retour, cela apporte des ressources, des connaissances, un réseau, une collecte de données qui nous aident à comprendre l’impact de nos actions en termes de bien-être animal, d’absorption de dioxyde de carbone, etc.

« Il faut absolument pouvoir expliquer simplement aux consommateurs la différence entre agriculture durable et agriculture conventionnelle.

L’UE doit soutenir une transition vers une meilleure production (et consommation) de viande, et cette transition devrait être promue auprès des consommateurs. Le marché libre n’a aucun sens de l’éthique, mais ce n’est pas le cas des consommateurs. On voit bien que ces derniers se dirigent davantage vers des produits plus durables. En le montrant à d’autres producteurs, cela aura peut-être un effet moteur car ils verront le potentiel économique. Tout le monde ne veut pas devenir écolo mais peut-être que le changement des habitudes de consommation et la demande croissante de produits durables pourront pousser d’autres agriculteurs dans cette direction. Il faut absolument pouvoir expliquer simplement aux consommateurs la différence entre agriculture durable et agriculture conventionnelle, et les encourager à payer le juste prix pour leur viande, qui récompense ceux qui produisent une viande bonne et saine de manière durable. Les consommateurs peuvent faire pression sur le marché, ce qui peut engendrer des perspectives économiques pour les éleveurs qui veulent passer à une production durable de viande.

© Manfredo Pinzauti

Points clés du rapport

Dans ses conclusions, le rapport du Groupe de discussion PEI-AGRI sur la production durable de viande bovine dresse un portrait réaliste mais plein d’espoir du présent et de l’avenir du secteur du bœuf en Europe. Ses auteurs soulignent les avantages environnementaux et sociaux significatifs de systèmes d’élevage de bœufs nourris à l’herbe, comme la conservation d’une eau de qualité, la préservation de la biodiversité, la séquestration du carbone et la sauvegarde des zones rurales vitales. Pourtant, leur rentabilité économique est faible, et la présence de viande issue de bœufs nourris à l’herbe sur les marchés traditionnels est rare. En bref, le rapport encourage les autorités à tous les niveaux à aider à développer des chaînes d’approvisionnement locales, à sensibiliser les consommateurs à la qualité de la viande issue de bœufs nourris à l’herbe, à soutenir les jeunes agriculteurs et agricultrices pour garantir le transfert de connaissances, et à renforcer les systèmes actuels de certification et d’attribution de labels qui concernent spécifiquement la viande issue de bœufs nourris à l’herbe, tout en évitant une communication vantant abusivement des principes écologiques et l’élevage en plein air, ainsi qu’une mauvaise information des consommateurs. Enfin, les auteurs du rapport recommandent de modifier l’approche en matière d’évaluation de la durabilité dans le cadre des systèmes d’aide financière, en prenant en compte le grand nombre de services aux écosystèmes et les biens publics offerts par l’élevage de bœufs nourris à l’herbe au lieu de se concentrer sur la productivité par animal, afin de saisir les multiples valeurs de ce type de démarche, au-delà de la simple production de viande. « La bonne nouvelle, c’est qu’il est possible de trouver des solutions aux mauvais côtés du secteur et de parvenir à une pérennité à long terme », conclut le rapport.

Grâce à son vaste réseau d’entités locales à travers l’Europe, Slow Food a également remarqué la réelle nécessité pour l’UE de montrer aux agriculteurs les moyens d’accéder à toutes les opportunités et les outils à leur disposition. Beaucoup d’entre eux n’ont pas connaissance de ce que l’UE peut faire pour les aider à apprendre à investir dans des améliorations, et bien souvent, ne bénéficient pas assez de l’assistance des autorités locales pour naviguer dans le labyrinthe bureaucratique européen.

La lutte pour la viande slow continue !

En tant qu’organisation qui travaille depuis plusieurs années sur les questions de consommation de viande et de bien-être animal, Slow Food espère que la participation de Jacopo au Groupe de discussion PEI-AGRI contribuera à faire de la philosophie Viande Slow un principe directeur pour l’élaboration de politiques dans le secteur de l’élevage.

Nous pensons aussi qu’une autre étape majeure sur le chemin d’un élevage plus durable est de mettre fin à l’utilisation de cages. C’est pourquoi nous avons signé, avec XXX autres organisations de la société civile, une lettre ouverte [lien] pour rappeler aux institutions européennes qu’1,4 million d’Européens ont signé l’Initiative citoyenne européenne « Une nouvelle ère sans cage » pour faire cesser cette pratique.

* Les Groupes de discussion PEI-AGRI sont des groupes temporaires de spécialistes sélectionnés qui se focalisent sur un sujet précis et partagent leurs connaissances et leur expérience. Chaque groupe explore des solutions pratiques innovantes aux problèmes ou des perspectives sur le terrain, en mettant à profit l’expérience tirée de projets fructueux connexes.
** « Bœuf produit selon les principes agroécologiques de durabilité environnementale, économique et sociale, et bétail nourri principalement à l’herbe et amenés dans des pâturages lorsque le terrain et les conditions climatiques le permettent. »

Regardez la rediffusion du forum Terra Madre consacré à Viande Slow, qui a réuni des agriculteurs et agricultrices venant du monde entier, unis par la volonté d’échanger sur leurs expériences, d’apprendre, de partager une vision et de montrer qu’il est possible de faire de l’élevage durable.

Pour en savoir plus sur la viande durable, rendez-vous sur le site web de la campagne Viande Slow, lancée par Slow Food pour faire connaître de meilleures habitudes de consommation, plus propres et plus justes, afin d’encourager la réduction de la consommation de viande industrielle et de promouvoir le travail de petits et moyens producteurs qui respectent le bien-être animal. Slow Food présente aussi des élevages durables de bétail qui respectent des règles de production strictes, et informe les consommateurs qu’en achetant auprès de ces fermes, ils contribuent à la préservation de la biodiversité et du bien-être animal. La campagne met aussi en avant des histoires d’agriculteurs pour créer un lien direct avec les consommateurs.

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