Regards croisés sur la préservation et la valorisation des patrimoines agricoles et alimentaires

15 Juil 2021

Focus sur l’Afrique du Nord

Le programme FAO Systèmes Ingénieux du Patrimoine Agricole Mondial (SIPAM) et la Fondation Slow Food pour la Biodiversité

L’Afrique du Nord abonde de systèmes agricoles traditionnels remarquables, tant par les hauts lieux de biodiversité cultivée qu’ils représentent, que par le réservoir de savoirs traditionnels agricoles et culinaires dont ils assurent la transmission depuis des siècles. Soumis aux pressions dévastatrices liées à la mondialisation rapide, à l’émigration ainsi qu’aux effets du changement climatique, ces systèmes et les communautés qui en dépendent font aujourd’hui face à de réels défis où chaque décision est décisive pour assurer leur survie. Erosion culturelle, érosion génétique, érosion des paysages, les enjeux sont grands mais les solutions existent car toutes les richesses qui habitent ces sites peuvent et doivent être valorisées pour recréer attractivité et ouvrir une nouvelle voie des possibles pour les futures générations.

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Si la valorisation des biodiversités et des « terroirs traditionnels » n’a pas été la principale voie choisie dans les stratégies de développement rural, elle représente aujourd’hui une vraie alternative stratégique pour repenser un futur juste et inclusif, durable et résilient pour les communautés rurales du monde. C’est dans ce contexte-là, que la fondation Slow Food et le programme SIPAM souhaitent s’engager dans un travail commun avec les communautés et gouvernement de l’Afrique du Nord pour appuyer la préservation et la valorisation des patrimoines agricoles et alimentaires.

Mise en lumière et valorisation des patrimoines culinaires et agricoles : SIPAM et Sentinelles Slow Food

Les outils de reconnaissance et de valorisation sont plusieurs et viennent se compléter les uns aux autres pour tenter de répondre aux défis posés par les crises que nous traversons.

Parmi eux, la reconnaissance SIPAM qui a pour but d’identifier et de reconnaitre des systèmes agricoles complexes reconnus sur la base de leur importance en termes de sécurité alimentaire, de biodiversité, de savoir-faire et pratiques agricoles, de culture et de maintien du paysage. Si les SIPAM ne sont pas nécessairement en voie de disparition, ils sont certainement menacés et nécessitent une attention particulière pour assurer leur pérennité de la part des gouvernements. La reconnaissance n’est pas une fin en soi mais elle marque plutôt le lancement de la mise en œuvre d’une panoplie d’activités ayant pour but de faire face aux défis posés et aux aspirations des communautés rurales.

Les activités de valorisations peuvent être variées et toujours complémentaires s’agissant d’une valorisation de la cuisine, du produit agricole ou encore des terroirs dont ils sont issus. C’est dans cette perspective-là, que la Fondation Slow Food a développé différentes activités permettant la mise en place concrète de ces actions de préservation et de valorisation.

programme FAO

Les Sentinelles Slow Food sont des produits emblématiques d’un territoire et en danger de disparition. Profondément ancrées aux paysages ruraux historiques et évoluant en parfaite adéquation tant avec l’environnement naturel que celui artificiel dans lesquels elles ont été développées, il peut s’agir de variétés végétales, de races animales mais aussi de produits issus de la transformation pour la conservation.  Ainsi, une Sentinelle peut devenir une clé de lecture pour comprendre l’écosystème et la culture qui l’ont générée, les risques qui menacent son existence et les possibles solutions. Risques et solutions qui émergent grâce aux discussions avec les producteurs, dans un processus de reconnaissance de l’importance de ces produits et des moyens les plus efficaces pour les protéger et les promouvoir.

A ce jour, sept SIPAM ont été reconnus en Afrique du Nord dont trois abritent des Sentinelles Slow Food :

Système agro-sylvo-pastoral de l’arganier (Maroc) –> Sentinelle sur l’huile alimentaire traditionnelle, liée à la protection de ce savoir-faire mais aussi à la gestion de l’arganeraie naturelle (voir l’article L’huile d’argan alimentaire : délice méconnu, dans un écosystème en danger).

Oasis froides du Haut Atlas (Maroc) –> Sentinelle du safran, strictement liée aux terrasses de villages au-dessus de 1 400 mètres, avec des systèmes d’irrigation gravitaires traditionnels.

Oasis de Siwa, (Egypte) –> Sentinelle des dattes de Siwa qui lutte pour le maintien de la diversité variétale des dattes et de leur culture dans des systèmes agroforestiers stratifiés, face aux systèmes de monocultures devenus la norme.

Il est intéressant de remarquer que la plupart des SIPAM et des Sentinelles Slow Food en Afrique du Nord partagent des caractéristiques communes :

  1. Ils se trouvent dans des oasis, en montagne et en plaine, et représentent donc le modèle le plus abouti d’agroforesterie en contexte aride où, en dehors de sa canopée, se trouve le désert et, à l’ombre de ses palmiers, se pratique une méthode agricole « à étages », supporté par des systèmes d’irrigation traditionnels, qui favorise le développement d’un microclimat et d’une zone favorable à l’agriculture. Au niveau plus haut il y a les palmiers, en dessous desquels il y a des arbres plus bas tels que les oliviers ou les grenadiers ou les amandiers, en dessous desquels il y a les cultivations maraîchères et fourragères.programme FAOSi les oasis semblent être des modèles naturels adaptés à ces zones, il s’agit bien de systèmes artificiels très anciens, gérés par les communautés locales, aujourd’hui en danger. Les productions variées et à petite échelle typiques des oasis, condition sine qua non de la préservation de ces écosystèmes fragiles, ne sont pas compétitives sur le marché face aux monocultures. C’est pourquoi, en l’absence de politiques ambitieuses visant à la défense et valorisation de ces systèmes, l’exode rural et d’abandon du modèle agricole familial est difficile à endiguer. A cette perte inestimable s’ajoute la concurrence et la pression exercées sur les ressources naturelles hydriques par l’agriculture industrielle et les grands établissements touristiques.
  2. Ils englobent des artefacts de construction en pierre sèche (L' »art de la construction en pierre sèche » est listé au patrimoine immatériel de l’UNESCO) :
    – avec des paysages terrassés, rendant possible l’agriculture en zones de montagne soumises à une forte érosion et permettant le meilleur stockage de l’eau dans les sols ;
    – avec les systèmes d’irrigation traditionnels des Oasis, comme les qanat ou les ketthara, constitués d’un ensemble de puits verticaux (accès, aération) reliés à une galerie légèrement en pente qui achemine l’eau vers des citernes ;
    – avec les murs de soutènement des lits des Wadi (terme générique désignant un fleuve d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient des régions semi-désertiques, qui s’animent lors des rares et fortes précipitations), qui sont des dispositifs essentiels pour contenir les eaux de crue de plus en plus violentes dues au changement climatique.
  3. Ils reposent sur une gestion sociale commune des ressources naturelles, permettant la juste répartition de l’eau et des terres mais aussi l’adaptation à la disponibilité de celles-ci. Ce sont des systèmes nés de l’interaction et de l’adaptation de l’Homme à son environnement via la culture, les organisations sociales, les pratiques agricoles, etc. Vidéo système d’irrigation par rotation

Tous ces éléments caractérisent les paysages de la région et les rendent fonctionnels et essentiels au maintien de la vie et des paysages dans les zones arides et/ou montagneuses de la région. C’est pourquoi ils constituent des éléments distinctifs tant dans la définition des sites SIPAM que dans le contexte d’une Sentinelle Slow Food.

Diversifier les activités pour limiter l’exode rural : la piste de Slow Food Travel

Ni les Sentinelles ni la reconnaissance SIPAM ne sont en mesure à elles seules d’endiguer l’exode rural, la perte de connaissances et de biodiversité et l’abandon des zones les plus difficiles. C’est ainsi que l’idée de promouvoir le tourisme dans les SIPAM est explorée et évoquée dans les plans de conservation dynamique. Cependant, si le tourisme est considéré comme une corde supplémentaire s’ajoutant à l’arc des agriculteurs, il n’en constitue pas moins une solution qui doit être pensée de façon à ce qu’elle profite aux agriculteurs directement et réponde à toutes les exigences de durabilité du système. C’est ici que Slow Food peut intervenir pour accompagner le développement de telles activités, grâce aux leçons tirées depuis le lancement du projet Slow Food Travel.

Il s’agit d’un projet, le plus récent de Slow Food, pensé pour impliquer et créer des synergies entre les différents acteurs d’un territoire, notamment les producteurs, les cuisiniers, les établissements d’hébergement (gites, maisons d’hôtes, etc.) et les associations locales, dans un parcours de reconnaissance de leur territoire et de soutien réciproque, mais aussi de respect des critères spécifiques pour chaque filière.

Slow Food Travel donne la possibilité aux territoires de développer ses propres potentialités, comme destination gastronomique de qualité, dans le respect rigoureux des lignes directrices et de la philosophie Slow Food, par la construction d’alliances et d’expériences qui valorisent au mieux le patrimoine agricole et gastronomique local.

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Paysages en terrasses dans les montagnes de Taliouine, Maroc. Ph. credits : Driss Farini

Chaque site adhérant à Slow Food Travel s’engage ainsi à entreprendre un parcours d’auto-formation et d’apprentissage réciproque visant à créer une identité de groupe basée sur des valeurs partagées : chacun devient ambassadeur du territoire, en accueillant chez soi mais aussi en fournissant toutes les indications nécessaires pour faire connaitre également les producteurs, les structures d’accueil et les sites d’intérêt culturel et paysager environnants.

Un parcours d’appropriation du patrimoine local retissant les liens communautaires représente donc le point de départ du projet, accompagné par la mise en place d’un système de garantie participatif pour s’assurer que les lignes directrices soient effectivement respectées.

L’objectif est celui de créer une identité de groupe basée sur des valeurs partagées et de permettre aux voyageurs d’accéder à la culture, à l’identité et à la gastronomie locales. Relever ce défi ne sera possible qu’à travers la connaissance des spécificités territoriales et à la sensibilisation aux défis et aux menaces pesant sur la durabilité du système. Ces activités peuvent prendre la forme de visites et rencontres avec les producteurs des Sentinelles Slow Food, d’ateliers découverte des produits inscrits à l’Arche du Gout ou via la rencontre de Communautés de Terra Madre.

L’initiative démarre avec un projet (Slow Food Travel), visant à la mise en place progressive de conditions nécessaires pour son adoption par les collectivités territoriales. Il s’agit donc d’un projet qui détient les potentialités pour son développement et renouvellement dans le temps, devenant non seulement réseau local, mais aussi noyau connecté à un réseau plus grand, celui de Slow Food.

Potentiellement, tous les sites SIPAM sont des foyers potentiels de projets Slow Food car, un paysage rural historique ayant conservé sa vocation agricole joue encore un rôle de maintien de la biodiversité alimentaire pouvant être mise en valeur par la reconnaissance Sentinelles. Ces initiatives peuvent contribuer à défendre des aliments en danger mais aussi les paysages dans lesquels ils s’inscrivent et desquels ils dépendent, pour ensuite être intégrées à des projets de valorisation territoriale plus grands, tels que Slow Food Travel.

Les approches SIPAM et Slow Food font écho à la Convention Européenne du Paysage, ratifiée en 2005 avec la Convention de Faro, qui a indiqué le chemin à suivre par tout acteur souhaitant contribuer à faire des paysages la vraie maison des communautés qui les habitent :

« La participation citoyenne est un élément essentiel de la sensibilisation à la valeur du patrimoine culturel et à sa contribution au bien-être et à la qualité de vie. Dans ce contexte, les Etats sont appelés à promouvoir un processus de valorisation participatif, basé sur la synergie entre institutions publiques, particuliers, associations ».

Il s’agit d’un parcours que Slow Food Travel essaye de développer en s’inspirant aussi de l’expérience des « Parish Maps » des Ecomusées travaillant en première ligne dans l’application de la convention européenne du Paysage. Parcours qui marque également la rencontre avec le Programme SIPAM de la FAO marqué par l’intérêt grandissant des pays candidats afin de favoriser la diversification et la résilience socio-économique des agriculteurs en construisant et chérissant leur patrimoine local.

Les chemins des SIPAM et de Slow Food convergent tous deux vers la volonté d’explorer les possibilités offertes par un tourisme durable au sens originel du terme, géré par les communautés locales qui, par la protection et la mise en valeur de leur patrimoine culturel et territorial, redonnent un nouveau souffle à leur identité et à leur attachement aux traditions agricoles.

Les systèmes agricoles traditionnels portent déjà toutes les ressources naturelles, les savoirs et la créativité pour offrir un service authentique et durable qui leur est propre. Notre responsabilité est aujourd’hui de donner aux communautés les cartes nécessaires pour pouvoir faire de ces trésors un outil efficace de valorisation et de reconnaissance durable et inclusif.

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